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LE MONDE QUI DURE

c’est-à-dire la morale intellectualiste. Telle fut la morale des philosophes anciens, et celle des philosophes issus de Descartes. C’est la morale de la plupart des hommes qui écrivent des livres ; mais l’éthique, système de la morale professionnelle du philosophe, comme l’Imitation, exposé de la morale professionnelle du moine, ne sauraient que par un biais un peu artificiel être donnés comme des formulaires de la morale humaine. Le déclassement de l’intellectualisme moral est, dans une certaine mesure (par une conséquence singulière), un résultat de l’Aufklärung, avec Rousseau, Kant, la Révolution française. Après Kant, les systèmes de morale, l’utilitarisme anglais, le pessimisme allemand, le positivisme français, prennent bien des directions différentes, mais nous ne les voyons jamais revenir à cette grande voie intellectualiste qu’avaient suivie les Grecs et les modernes depuis Socrate. Un philosophe aujourd’hui ne saurait guère donner sa morale de philosophe, un savant sa morale de savant, c’est-à-dire le plan de commodité et de bonne conscience nécessaires à leur métier, comme une morale qui mériterait d’être systématisée à l’usage de tout être pensant. Le monde moral nous apparaît comme trop souple et trop riche pour être enfermé dans ce genre de cadres.

Et il est évident que d’aucun philosophe moins que de M. Bergson nous ne saurions attendre une morale professionnelle de philosophe, une morale intellectualiste. Tout un côté de l’opinion littéraire (je n’ose dire philosophique) lui reproche d’avoir déclassé l’intelligence. En réalité il a fait comme la plupart des philosophes depuis Kant : il l’a classée. Et l’on ne saurait classer l’intelligence que du point de vue de l’action. C’est ce que font en réalité toutes les morales, depuis les morales intellectualistes jusqu’à celle de Kant. Une morale intellectualiste ne va pas sans eudémonisme ni sans recherche de la perfection, c’est-à-dire sans faire de l’intelligence un moyen de réaliser en nous de l’être. La morale de Kant part de la valeur pratique accordée à la raison pure, que la Critique de la Raison pure a montrée dénuée de valeur spéculative. C’est donc chez Kant un point de vue pratique qui nous permet de classer l’intelligence, avec son usage scientifique, qui ne touche qu’au relatif, et son usage moral qui la fait, par les trois points des postulats de la raison pratique, toucher à l’absolu.

Pareillement le bergsonisme consiste à classer l’intelligence en se plaçant au point de vue d’une action, d’une pratique. L’intelligence peut se définir comme le plan de l’action sur la matière. Elle est le propre de l’homme fabricant d’outils, de l’homo faber. Mais elle se