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LE MONDE QUI DURE

peut parler de devoirs envers les animaux (et l’extension du totémisme nous montre à quel point ces « devoirs » ont été incorporés aux formes primitives de la morale). On ne saurait, même en considérant le fétichisme et le tabou, parler de devoirs envers la matière. Le cordonnier qui donne ses soins à une paire de souliers soignés, le fait par « amour-propre » c’est-à-dire par devoir envers lui-même, ou par devoir envers le client, il serait absurde de parler d’un devoir envers le cuir ou d’un devoir envers la chaussure. Le monde moral est donc un monde de rapports de la vie à la vie. Il est vrai que la vie implique un état de résistance et de tension, et qu’il lui suffit de se détendre dans un automatisme pour aller à la matière. Précisément le rire constitue ici une rallonge de la morale, castigat ridendo mores : le rire éclate comme une réaction spontanée de la vie, qui dénonce et qui prévient un passage, une chute du vivant au mécanique. Mais le monde propre de la morale c’est la vie qui maintient la vie, la vie qui agit sur la vie. Et comme la vie est complexité, rien ne la dénature et ne la mécanise plus que de la simplifier en une technique, c’est-à-dire, pour un philosophe, d’exposer une morale, laquelle aura toutes chances d’être cette morale dont la vraie morale se moque.

Le bergsonisme aboutirait donc difficilement, et en tout cas par une déviation ou un automatisme, à ces Principes de Morale par lesquels Spencer espérait avoir le temps de couronner sa philosophie évolutive, Il n’en est pas moins vrai que nous pouvons repérer et suivre, dans les écrits de M. Bergson, un certain nombre de directions morales.

La plupart des philosophes, jusqu’à Kant, ont fait de la vie philosophique le sommet et la pointe de la vie morale, ont tendu à donner, disions-nous, la morale professionnelle du philosophe comme la morale normale. C’est là un point de vue bien opposé à celui de M. Bergson pour qui, précisément, la vie du philosophe n’est pas une vie normale, l’attitude du philosophe n’est pas une attitude normale, doit même être le contraire d’une attitude utile. Malherbe n’estimait pas qu’un poète fût beaucoup plus utile à l’État qu’un bon joueur de quilles. Un philosophe peut être utile à l’État comme citoyen, à lui-même comme sage ; mais ni à l’un ni à l’autre comme philosophe. La vraie philosophie n’est donnée ni dans le plan de la nature, qui ne produit que l’homo faber, ni dans le plan de la cité, qui voit dans le philosophe un joueur de quilles transcendant, ni dans le plan de la science, commandée par les lignes de notre action sur la matière, ni même dans