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LE BERGSONISME

les uns aux autres, composés les uns avec les autres, formeraient une série analogue à des vues cinématographiques (ne limitons pas la métaphore à l’usage qu’en fait M. Bergson), et nous donneraient l’illusion de l’élan vital dans son unité originelle. Mais pour saisir réellement cet élan, cette unité, il faudrait dépasser par un mouvement réel ces arrêts de la vie — qui font cependant que nous vivons et que la vie est. Nous ne dépassons la vie que par ce qui n’est plus la vie, par ce que, du point de vue de la vie, nous appelons la mort. La mort est le retour à la simplicité élémentaire, à la nudité de ce mouvement dont les arrêts provisoires, successifs, composés entre eux et relatifs les uns aux autres, nous apparaissent comme les formes de la vie et n’en sont en effet que les formes et non l’élan. La pure religion, la pure philosophie, nous font tourner le dos à la vie à vivre, en nous retournant vers la source indivisée de la vie, mais tant que nous vivons nous ne pouvons opérer qu’avec difficulté ce retournement paradoxal. La mort seule, qui nous fait tourner le dos absolument et réellement à la vie à vivre, qui nous détache de l’action, devient pour la religion et pour la philosophie pure une sorte d’état normal avec lequel elles sont de plain-pied. « Pourquoi nous reposer dans cette vie ? disait-on à Port-Royal N’avons-nous pas l’éternité pour cela ? » Le yogui, le mystique, le pur philosophe, dans leur méditation qui peut passer aux yeux des hommes pour un repos, anticipent en effet. Pourquoi vivre dès cette vie dans la vérité ? Pourquoi craindre l’illusion comme si elle devait être éternelle ? Nous avons toute notre durée et toute la durée de l’univers pour être la vie, nous n’avons que la durée de notre corps pour la vivre consciemment, nous n’avons que la durée de nos familles et de nos sociétés pour la survivre. La fonction de la morale, comme celle du plaisir, comme celle de la pression sociale, comme celle de la mémoire individuelle et héréditaire, serait alors de défendre contre la philosophie pure (si faible d’ailleurs sur ce terrain où elle ne passe qu’en contrebande) les illusions utiles, de protéger les formes de la vie à la fois contre les autres formes de la vie et contre les apparences de la mort.

Deux routes contraires seraient donc ouvertes, du point de vue bergsonien, à la morale. La première, établie dans les illusions utiles qui produisent l’individu et les sociétés, aurait pour points de direction les conditions de l’élan vital, et non la réalité de l’élan vital. Elle serait la route naturelle de l’impulsion créatrice et de l’homo faber. Elle