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LE BERGSONISME

gement, les platoniciens durent rejeter l’immuable dans la catégorie non plus de ce qui est ; comme dans Zenon, mais de ce qui doit être. De là leur recherche de « ce qui est réfractaire au changement : la qualité définissable, la forme ou essence, la fin[1] ». De là la philosophie des Idées.

Le changement et le mouvement sont apparus comme des réalités dégradées, comme la conséquence d’une chute, d’une déchéance ; la pensée qui s’applique à eux a passé pour une pensée inférieure. Même Héraclite nous fournirait ici des indications précieuses : son pessimisme est lié à sa philosophie de la mobilité, sa confiance philosophique à sa doctrine de la nécessité et des lois fixes. Le platonisme reproduit dans ses grandes lignes cette hiérarchie de l’immuable et du changement, de l’immobile et du mouvement, d’un éther et d’un air inférieur, qui faisait l’architecture du poème de Parménide. « En droit, il ne devrait y avoir que des Idées immuables, immuablement emboîtées les unes dans les autres. En fait la matière y vient surajouter son vide et décroche du même coup le devenir universel[2]. » La physique d’Aristote suit ici celle de Platon. Le Dieu d’Aristote, selon M. Bergson, représente l’ensemble des Idées, synthétisées en un acte unique, la Pensée de la Pensée. (Notons d’ailleurs que ce Dieu est déjà formulée comme une conséquence nécessaire de la philosophie des Idées et du parfait, dans un texte de la République, II, 381 B C.)

Pour Bergson cette vue n’est pas juste ; puisqu’il soutient les thèses contraires, mais elle est utile. Il reconnaît qu’il était bon que la philosophie commençât par là, qu’elle ne brûlât pas cette étape nécessaire. Avant de réagir contre la nature, il faut la suivre. La métaphysique grecque est la métaphysique naturelle de l’esprit humain. L’esprit humain y a gagné de bonnes habitudes de pensée et de précision. En allant jusqu’au bout de la géométrie, en se faisant pensée géométrique, il n’a certes point suivi le conseil de Delphes et ne s’est pas connu lui-même, mais il a acquis, à travers Platon, le levier d’Archimède, qui permettra de soulever le monde. « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ! » Rien ne convenait mieux pour

    de fluide logique. « Aucun de ceux qui n’ont admis qu’une seuls substance primitive, dit Aristote, n’a attribué ce rôle à la terre », c’est-à-dire au solide. Les premières cosmogonies grecques sont donc une critique de ce solide, que pense spontanément l’intelligence.

  1. Évolution Créatrice, p. 340.
  2. Id., p. 342