Page:Thibaudet – Trente ans de vie française – Volume III – TII.djvu/23

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


LIVRE  V – (Suite)

LE MONDE QUI DURE

IV

L’INSTINCT

Qu’est-ce que l’individu ? un réservoir d’indétermination, une somme d’énergie potentielle à dépenser, et, surtout, une invitation à choisir, un mécanisme physique monté pour servir à un choix psychologique. Le pari de Pascal exprime la racine obscurcie et profonde de toute vie individuelle, et l’élan vital dans son ensemble n’est peut-être qu’un formidable pari. Le bergsonisme, sorti d’une thèse sur la liberté, nous apparaît jusqu’au bout comme une spéculation sur la liberté. Mais l’indétermination, la liberté, n’en sont pas moins, dans l’univers, des îlots précaires. La nécessité de choisir est une nécessité. La vie ne peut choisir que parce qu’elle doit choisir. Elle doit choisir parce qu’elle ne saurait ni tout être, ni tout faire. Grâce aux individus, aux espèces, aux règnes, à la multiplicité des êtres organisés, elle tourne jusqu’à un certain point cette nécessité. Les individus assument la nécessité d’un choix déterminé, et l’élan vital qui les enveloppe dans son tourbillon peut assumer tous leurs choix contradictoires. La différence des êtres lui permet d’expérimenter, de hasarder sur des tableaux de tout genre. Mais cette différence implique un danger : espèces et individus existent en tant qu’ils essayent d’arrêter l’évolution à eux, de l’empêcher dans les autres espèces et les autres individus, et l’individualité fonctionne dans l’élan vital comme un système de concurrence, de lutte pour la vie, de destruction. Et cette destruction peut aller loin. L’existence des nations, leurs rivalités et leurs conflits ont sans doute aidé au progrès de la civilisation. Mais si elles l’ont aidé parfois, elles l’ont aussi parfois empêché. Et nous devons admettre aujourd’hui la possibilité d’une ruine de la civilisation par des haines nationales, auxquelles les progrès de la civilisation auront fourni tous les moyens de la détruire. L’élan vital ne cesse pas d’impliquer un risque, de comporter des limites.

Il comporte des limites, mais il a le choix entre ces limites. Et il trouve presque un équivalent de l’illimité dans la possibilité de choisir