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LE MONDE QUI DURE

qu’elle étudie. L’astronomie est le type de la science de ce qui ne dure pas. « Les raisons qui font que la prédiction d’un phénomène astronomique est possible sont précisément les mêmes qui nous empêchent de déterminer à l’avance un fait émanant de l’activité libre. C’est que l’avenir de l’univers matériel, quoique contemporain de l’avenir d’un être conscient, n’a aucune analogie avec lui[1]. » La prévision astronomique consiste à précipiter idéalement les mouvements célestes de façon à les faire aller infiniment plus vite : ce qui ne change rien aux calculs, puisque ces calculs portent sur des points de départ et d’arrivée dans l’espace, et nullement sur la durée vraie par laquelle une conscience vivrait ces mouvements. L’astronomie se borne à établir « une série de relations numériques ; quant à la durée proprement dite, elle reste en dehors du calcul, et ne serait perçue que par une conscience capable, non seulement d’assister à ces simultanéités successives, mais d’en vivre les intervalles[2] ». De sorte qu’il y a ici analogie entre la science et la perception, et qu’un système astronomique se comporte, dans une certaine mesure, comme un système de vibrations moléculaires. Analogie, mais inversion. Dans toute perception présente il y a un élément de souvenir (celui qui apparaît seul dans la paramnésie) ; mais aussi toute perception présente est penchée sur l’avenir, et c’est cette inclinaison qui constitue le sentiment de la vie. Cette synthèse du passé et de l’avenir, qu’est la durée vécue, la science, qui va contre le courant vital et qui résoud la durée en matière, peut la dissocier de deux façons, en abstraire soit un passé pur ou un avenir pur (d’ailleurs interchangeables en un monde sans durée). Le présent vivant étant le mouvement indivisible projeté par le passé et porté vers l’avenir, la science peut l’imaginer (pour le rendre intelligible et maniable) détendu en passé ou détendu en avenir. La physique qui décompose une perception indivisible de couleur en des trillions d’ébranlements moléculaires détend cette perception dans son passé. L’astronomie qui perçoit, réellement ou idéalement, une comète, et qui en calcule la révolution, qui en prévoit la position future, détend cette perception en avenir. Toute perception est mémoire, et la physique détend cette mémoire-durée en une réalité d’ébranlements qui ne durent presque pas, et qui, si on les étalait dans la durée observable, rempliraient, au lieu d’une seconde qu’ils durent en une

  1. Essai, p. 147.
  2. Id