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LE MONDE QUI DURE

Le temps réel diffère des mesures spatiales du temps, et la vérité de ces mesures spatiales (vraies parce qu’elles réussissent) n’est pas même chose que la réalité du temps (vrai parce qu’il est). Cette multiplicité de temps, que d’ingénieux exégètes tirent de la relativité restreinte, sont des fictions de la physique, et un seul devient le temps du physicien. « L’essence de la théorie de la Relativité est de mettre sur le même rang la vision réelle et les visions virtuelles. Le réel ne serait qu’un cas particulier du virtuel[1] », point de vue de mathématicien : Spinoza aurait raison s’il n’y avait pas de monades. Les temps que la physique mesure ne sont pas du temps qu’on vit, donc ils ne sont pas du temps. Une des plus élégantes démonstrations (le mot démonstration n’est qu’à peine trop fort) de M. Bergson est celle où il montre que l’Espace-Temps de Minkowski et Einstein est une forme de l’Espace à quatre dimensions, dont une de temps spatialisé, et que cet Espace lui-même n’est qu’un cas d’une loi qu’on peut formuler ainsi : « Ce qui est donné comme mouvement dans un espace d’un nombre quelconque de dimensions peut être représenté comme forme dans un espace ayant une dimension de plus[2]. » La théorie de la relativité restreinte ne sort pas de ce monde de symboles, de ces symbolisations du mouvement. Mais la théorie de la relativité généralisée, qui ne porte que sur l’espace, et qui en épuise la réalité dans la mesure, c’est-à-dire dans la relation, cette théorie due au génie d’Einstein qui retrouve par delà Newton les intuitions cartésiennes, elle atteint bien un absolu, la chose même de l’espace, et non une vue de l’esprit, chose qui dure, sur l’espace.

Et la théorie de la Relativité généralisée atteint un absolu précisément parce qu’elle vide absolument la matière de tout mouvement réel, c’est-à-dire qu’elle en fait, par la réduction de la gravitation à l’inertie et du mouvement à la relation, une matière vraiment pure, tellement pure que sans doute elle n’existe et n’existera jamais que contaminée d’un minimum d’élan vital, et que cet absolu physique ne serait qu’une limite, tout comme l’absolu philosophique d’un élan vital pur. Il y a des mouvements absolus, ce sont ceux où est présent l’élan vital, et le monde de ces mouvements absolus est le monde même de la philosophie. Ce mouvement absolu, « nous n’avons pas à en tenir compte dans la construction de la science… La science ne

  1. Durée et Simultanéité, p. 229.
  2. Id., p. 205.