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LE BERGSONISME

L’homo faber devient l’homo machinista, l’homo machina, l’homo mathematicus. Et comme ce n’est là que l’une des deux directions de l’homme, le rire intervient pour rétablir les droits et le domaine de l’autre. Je viens de citer trois exemples de précision. Ce sont aussi trois exemples de comique habituel : la paperasse qu’entasse M. Lebureau sur le fameux centime, la forme de Brid’oison, les fonctions de l’adjudant Flick, font le pain quotidien de la gaîté française. La précision et le rire forment ici les deux seaux alternés de la même vie sociale, l’un qui se vide quand l’autre s’emplit, le rythme d’une tension et d’une détente.

La précision scientifique a pu rester chez les Grecs une connaissance désintéressée. Nous voyons aujourd’hui que ce désintéressement était provisoire, se ramenait à une utilité suspendue. Nos sociétés dépensent des réserves de précision comme elles dépensent les réserves d’énergie solaire accumulées dans les forêts fossiles de l’ère carbonifère. Précision et application — à plus ou moins longue échéance — sont liées. Mais la philosophie « n’est point astreinte à la précision de la science, puisqu’elle ne vise aucune application[1] ». Qui dit précision dit distinction et nombre. Or le domaine de la philosophie est celui de la vie intérieure, où la multiplicité est indistincte et fondue, et le mode de connaissance qui s’applique à elle ne saurait être que l’intuition désintéressée. Mais dès qu’elle veut s’exprimer par le langage, elle doit s’astreindre à la précision que l’exposition philosophique implique. La séparation de droit de la science et de la philosophie ne saurait pas plus devenir une réalité de fait que la séparation de droit qu’il y a entre la perception et la mémoire. Rien de plus inopérant pour la philosophie que l’intuition seule. L’intuition, dit M. Bergson, « est sans doute une opération originale de l’esprit, irréductible à la connaissance fragmentaire et extérieure par laquelle notre intelligence, dans son usage ordinaire, prend du dehors une série de vues sur les choses ; mais il ne faut pas méconnaître que cette manière de saisir le réel ne nous est plus naturelle, dans l’état actuel de notre pensée ; pour l’obtenir, nous devons donc, le plus souvent, nous y préparer par une longue et consciencieuse analyse, nous familiariser avec tous les documents qui concernent l’objet de notre étude. Cette préparation est particulièrement nécessaire quand il s’agit de réalités générales et complexes, telles que la vie, l’instinct, l’évolution : une connaissance scientifique

  1. Évolution Créatrice, p. 92.