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LE BERGSONISME

peu près se passe dans la métaphysique bergsonienne comme si elle posait le : Au commencement était l’Action. Retenons simplement ceci. En allant de la matière à l’esprit, en nous plaçant dans le courant par lequel nous sommes conduits à notre vie profonde, il semble que nous passions de ce qui en fait plus à ce qui en dit plus. D’une part l’esprit pur est inopérant. D’autre part, il y a une perfection athlétique du corps, qui n’est que le refus de tout autre mécanisme possible, la systématisation d’un mécanisme unique. Qu’est-ce aussi que le plaisir parfait du corps, la volupté sensuelle à son maximum, sinon le refus de toute autre attitude, de toute autre sensation, de tout autre possible ? Nous avons dans les deux cas le maximum de ce qui se fait, le minimum de ce qui se dit, ou de ce qui en dit…

Or l’art prend place sur le chemin qui va de l’un à l’autre, du corps au cerveau et à l’esprit, de ce qui en fait plus à ce qui en dit plus. L’œuvre d’art se distingue de la réalité en ce qu’elle comporte une possibilité indéfinie d’être. L’objet réel est une exclusion de ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire de ce qui est inutile soit à son action soit à une action sur lui. L’œuvre d’art est au contraire la suggestion de ce qu’elle n’est pas, une suggestion qui, pour les œuvres d’art supérieures, va presque à l’infini. Le rayonnement séculaire, la création continuée et toujours nouvelle d’une Iliade, d’un Polyeucte ou d’un Satyre, d’une chapelle Sixtine ou d’une Symphonie Héroïque, ne peuvent se comparer à rien de physique, précisément parce que, par leur caractère de puissance indéfinie, elles excluent l’exclusion, et que toute réalité physique est une exclusion en vue de l’action. Comme le cerveau vis-à-vis du corps, elles n’ont jamais fini d’en dire. L’art implique comme le cerveau une abondance d’actions esquissées et de réactions possibles. La matière visuelle ou sonore sur laquelle il s’appuie lui sert de corps, c’est-à-dire qu’elle constitue un aspect actuel de cette possibilité, qu’elle est, dans ce qui se dit universellement, ce qui se fait particulièrement. Qu’est-ce d’ailleurs que ce qui se dit sinon ce qui pourrait se faire ? Nous ne formulons « ce qui se dit » qu’en termes d’action.

L’ensemble de la sculpture grecque forme le monde d’art le plus typique, le plus suivi, le plus clair, et sert excellement d’exemple. On pourrait dire, en attendant mieux, que la statuaire est l’art qui a pour objet les beaux corps. On n’imaginerait pas un génie de sculpteur ou même un goût de la sculpture qui n’ait à son origine quelque sensualité. Mais ce genie et ce goût apparaissent précisément au