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LE MONDE QUI DURE

notre corps « concerne les autres objets et se dessine dans ces objets ; son action réelle le concerne lui-même et se dessine par conséquent en lui[1] ». Là est peut-être la ligne, d’ailleurs fort incertaine, de démarcation entre ce qui est esthétique et ce qui ne l’est pas : l’amour physique, la gastronomie, la danse, les narcotiques, ne restent pas étrangers au règne esthétique. De fait le lit, le vin, le bal, le tabac, (ou leurs équivalents hors de France,) tiennent lieu aux neuf dixièmes des hommes de ce que seront, pour une partie du dernier dixième, le musée, le concert et le livre. La première réponse d’Hippias à Socrate, quand celui-ci lui demande ce que c’est que le beau, lui est venue naturellement : le beau c’est une belle femme. Tous ces plaisirs correspondent à des actions réelles, et c’est pourquoi on ne les fait pas rentrer ordinairement dans la vie esthétique, car l’art dans la société, comme le cerveau dans le corps, consiste en actions virtuelles. Une femme est la réalité d’une femme, mais une statue parfaite est la virtualité de toutes les femmes. Une assiette de fruits est la réalité de nourritures agréables, l’assiette de fruits peinte par Chardin ou Cézanne est la virtualité de ces fruits possibles. La supériorité de l’art sur la nature paraît la même que celle du cerveau humain sur le reste des cerveaux animaux d’une part, sur le reste du corps d’autre part. Le cerveau humain « diffère des autres cerveaux en ce que le nombre des mécanismes qu’il peut monter, et par conséquent le nombre des déclics entre lesquels il donne le choix, est indéfini[2] ». Il est constitué par une multiplicité de mécanismes virtuels, et le corps est constitué par celui de ces mécanismes qui est momentanément réalisé. Il y a donc infiniment plus dans le cerveau, possibilité de choix entre des mécanismes, que dans le corps en action, qui est l’un de ces mécanismes. Mais il y a encore bien plus dans l’état psychologique que dans l’état cérébral. « Précisément parce qu’un état cérébral exprime simplement ce qu’il y a d’action naissante dans l’état psychologique correspondant, l’état psychologique en dit plus long que l’état cérébral[3]. » Le cerveau en dit plus long que le corps, qui est l’action réelle du cerveau, mais l’esprit en dit plus long que le cerveau qui n’est que l’action naissante de l’esprit.

À vrai dire l’esprit pur, qui ne serait pas action au moins naissante, reste pour nous un x comme la Volonté de Schopenhauer, et tout à

  1. Matière et Mémoire, p. 49.
  2. Évolution Créatrice, p. 286.
  3. Id., p. 285