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LE MONDE QUI DURE

peut-être avec quelque surprise, que la philosophie du rire se rapprochait de la sienne, et que l’homme qui rit est un bergsonien qui s’ignore. Le rire, comme le bergsonisme, est une réaction contre le mécanique et le tout fait, une prise de courant sur la spontanéité de la vie. Nous rions quand la vie devient automatique, et comme l’automatisme guette la vie à chacun de ses tournants, comme nous sommes, ainsi que le disait Leibnitz, automates dans les trois quarts de nos actions, comme la vie sociale, la vie professionnelle sont des systèmes d’automatisme, il n’y a presque rien dans l’individu ni dans la société qui ne soit comique par un certain côté. Le comique, dit M. Bergson, est plutôt raideur que laideur. « Toute raideur de caractère, de l’esprit ou même du corps, sera suspecte à la société, parce qu’elle est le signe possible d’une activité qui s’endort et aussi d’une activité qui s’isole, qui tend à s’écarter du centre commun autour duquel la société gravite, d’une excentricité enfin. » On peut tomber dans l’automatisme et s’isoler, soit comme individu, d’où le comique de la distraction, soit comme faisant partie d’un groupe, d’où le comique professionnel, celui du militaire, du bureaucrate, du médecin, du professeur.

Or Molière n’a eu d’autre philosophie que l’art de dénoncer, de rendre sensibles, l’automatisme et la raideur, et d’en faire rire. L’enfant, qui est tout spontanéité et besoin de rire, discerne de bonne heure et avec finesse l’automatisme chez ceux qui l’entourent. Une maman dont parle, je crois, James Sully, fut très humiliée lorsque, après une semonce que son petit garçon paraissait écouter attentivement et les, yeux fixés sur elle, l’enfant lui dit : « C’est drôle ! Quand tu parles, il n’y a que ta mâchoire d’en bas qui remue. » (Eût-elle été suffisamment consolée par cette remarque de M. Bergson ; « Est comique tout incident qui appelle notre attention sur le physique d’une personne alors que le moral seul est en cause ? ») Mettons que ce soit là une exception. Les enfants aiment leurs parents, et s’ils rient à ce qu’ils aiment, ils ne rient pas de ce qu’ils aiment. C’est généralement l’automatisme du professeur qui fournit la plus riche matière aux observations comiques du jeune âge. Et l’automatisme propre à l’homme instruit se nomme pédantisme. Le Pédant était, au temps de la jeunesse de Molière, une figure traditionnelle des troupes comiques, et il faisait pendant au Matamore, qui incarnait l’automatisme propre au militaire. Le Pédant joué (que Molière a utilisé comme on sait) a été inspiré à Cyrano par un de ses maîtres, comme Ubu-roi à un collégien. Or presque toutes les premières farces