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LE BERGSONISME

de Molière dont nous avons conservé les titres ont le Pédant (le Docteur) comme personnage principal, et le Docteur est même le personnage le plus comique de la Jalousie du Barbouillé.

Le Pédant ou le Docteur prennent l’automatisme à l’une de ses sources les plus naturelles. Et cependant Molière, après en avoir usé si largement dans ses premières farces, y renonce presque après le Dépit Amoureux, ne l’introduit que comme pantin de hasard dans des farces rapides telles que le Mariage Forcé ou la Comtesse d’Escarbagnas. C’est que le Pédant traditionnel n’est qu’un personnage de collège, et, à partir du moment où Molière s’installe à Paris, il sent que sa comédie, faite pour des spectateurs hommes, doit s’attaquer à l’automatisme des sociétés d’hommes, non à l’automatisme des sociétés d’enfants (la pure farce s’adresse à l’enfant qui subsiste en l’homme). Le métier du pédant est de régenter l’enfant avec des formules apprises. Et le Pédant fait partie de l’enfance de la comédie au même titre qu’il appartient à la comédie de l’enfance. La comédie adulte fera rire de ceux qui régentent non plus les enfants, mais les hommes, la société, avec leurs formules apprises. Le médecin y prendra la place du Pédant. Le pédantisme sera ridiculisé non d’après des souvenirs de collège, mais sous des formes qu’il contracte dans la société, celles des précieuses, des femmes savantes, des poètes et des savants de salons, des quadragénaires qui se remettent sous la férule, comme M. Jourdain. Le rire, police sociale, se porte non aux places traditionnelles (ce qui serait un automatisme), mais aux points menacés.

L’École des Femmes, que l’on considère parfois comme le chef-d’œuvre de Molière, présente à l’état nu la lutte de l’automatique et du vivant, c’est-à-dire les puissances élémentaires du comique. Nous le voyons d’autant plus clairement que Molière (les scènes épisodiques de Georgette et d’Alain mises à part) a réalisé ce tour de force de construire sa pièce avec un seul personnage comique, celui d’Arnolphe. Tout le comique des cinq actes coïncide donc avec le comique d’un caractère. Et pourquoi Arnolphe est-il comique ? Est-ce parce qu’Arnolphe, âgé de quarante-deux ans, veut épouser une fillette de seize ? Pas du tout. L’École des Maris nous présente comme naturelle et heureuse une union encore plus disproportionnée. Le ridicule d’Arnolphe consiste à avoir voulu et à vouloir encore préparer mécaniquement ce qui doit être le fruit le plus naturel, le plus spontané, le plus délicat de la vie, — l’amour. Il y a douze