Page:Tinchant - Les Fautes, Sérénités, 1888.djvu/6

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dans l’apaisement d’alentour. La musique était piteuse, le chanteur insignifiant, mais, par son immuable régularité, l’arrivée de cet individu quelconque prenait les proportions d’un événement normalement indispensable au programme de la journée.

Dans l’état d’esprit où se trouvait Jeanne, — sa résolution bien arrêtée de vivre en elle-même — le retour exact, quotidien de cette vision (annihilée si elle se fut manifestée fortuitement ou en des occurrences diverses), par sa précision devenait l’obsession peu à peu triomphante, la réponse à une phase spéciale dans le cycle du temps vécu. C’était pour cette cloîtrée une anomalie dominatrice, la sensation dangereuse, inexplicable, forcément désirée à son heure, dont la ponctuelle continuité, après avoir inquiété l’imagination, envahit le cœur.

Phénomène particulier qui, avec une détermination plus intense, subit les lois de l’habitude sans en affecter le caractère ! Ses causes sont tout extérieures, en dehors de nous, de nos penchants, du hasard. L’habitude satisfait à des besoins latents en notre âme, qu’une impression éphémère suffit à exalter durablement.

Or, il advint que pendant trois jours le boucher ne parut pas. D’abord surprise, puis apeurée, Jeanne commença à souffrir horriblement de cette modification aux choses coutumières.

Sans qu’elle s’en rendit compte, le poison versé s’infiltrait lentement goutte à goutte. Au cœur de cette jolie vierge, un profond amour s’enracinait pour ce vilain bonhomme vulgaire