Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/163

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présent personne ne peut jurer de rien, dit-il.

Après le dîner, le comte s’assit tranquillement dans le fauteuil, et avec un visage sérieux, demanda à Sonia, qui avait la réputation d’une lectrice consommée, de lire.

— « À notre première capitale, Moscou ! L’ennemi, avec des forces considérables, est entré en Russie. Il va ruiner notre patrie bien-aimée, » lisait Sonia de sa voix menue. Le comte écoutait, les yeux fermés, et soupirait à plusieurs passages. Natacha se dressait sur son siège et regardait en face tantôt son père, tantôt Pierre. Pierre sentait son regard sur lui et tâchait de ne pas se retourner. La comtesse, après chaque expression solennelle du manifeste, hochait la tête d’un air fâché et mécontent. Dans toutes ces paroles, elle ne voyait qu’une chose : que les dangers où se trouvait son fils n’étaient pas prêts de prendre fin. Chinchine, en plissant la bouche dans un sourire moqueur, se préparait évidemment à railler à la première occasion : soit la lecture de Sonia, soit les réflexions du comte, même le manifeste à défaut de meilleur prétexte.

Après avoir lu ce qui était dit sur « les dangers qui menaçaient la Russie et les espérances que l’empereur fondait sur Moscou et surtout sur la glorieuse noblesse, » Sonia, avec un tremblement de la voix, causé surtout par l’attention avec laquelle on l’écoutait, lut les dernières paroles : « Mais, sans