Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/181

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


irons nous-mêmes, nous prendrons avec nous encore des recrues, et que l’empereur fasse seulement un appel et nous mourrons tous pour lui ! ajouta l’orateur en s’animant.

Ilia Andréievitch avalait sa salive de plaisir et bousculait Pierre. Celui-ci voulait aussi parler. Il s’avançait plein d’animation mais ne sachant encore lui-même pourquoi ni ce qu’il dirait. Il venait d’ouvrir la bouche pour parler quand un sénateur sans dents, le visage intelligent et méchant, qui se tenait près de l’orateur, interrompit Pierre.

Avec l’habitude évidente de mener une discussion, il parlait doucement mais très distinctement.

— Je suppose, monsieur, dit le sénateur en blésant de sa bouche édentée, que nous ne sommes pas ici pour discuter ce qui est le mieux pour l’État, en ce moment : l’enrôlement ou la milice ? Nous sommes ici pour répondre à l’appel qu’a daigné nous adresser l’empereur, et nous laisserons au pouvoir supérieur le soin de juger ce qui vaut mieux, de la milice ou de l’enrôlement…

Tout à coup, Pierre trouva une issue à son animation. Il se fâcha contre le sénateur qui imposait cette régularité et limitait les opinions dont s’occupait la noblesse. Pierre s’avança et l’arrêta. Il ne savait lui-même ce qu’il disait, mais il se mit à parler avec animation en lançant de temps en temps des paroles françaises et s’exprimant en un russe trop littéraire.