Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/185

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seulement Pierre n’avait pas réussi à parler, mais on l’interpellait grossièrement, on le repoussait et l’on se détournait de lui comme d’un ennemi commun. Cela se passait non parce qu’on était mécontent du sens de ses paroles, on les avait oubliées après toutes les discussions qui les avaient suivies, mais l’animation de la foule avait besoin d’un objet sensible pour l’amour, d’un objet sensible pour la haine. Pierre était ce dernier. Plusieurs orateurs prirent la parole après le gentilhomme et tous sur le même ton. Plusieurs parlaient bien et d’une façon originale. L’éditeur du Messager russe de Glinka, qu’on avait reconnu (un littérateur, un littérateur ! disait-on dans la foule), dit que l’enfer devait être repoussé par l’enfer, qu’il avait vu l’enfant sourire à la lumière de l’éclair et au grondement du tonnerre, mais que nous ne serions pas cet enfant.

— Oui, oui, au grondement du tonnerre ! répétait-on approbativement dans les derniers rangs.

La foule s’approcha de la grande table où étaient assis, avec leurs uniformes et leurs décorations, les vieux seigneurs septuagénaires, blancs, chauves, que Pierre voyait chez eux avec des bouffons ou au club, au jeu de boston. La foule toujours houleuse s’approcha de la table. L’un après l’autre, parfois deux ensemble, appuyés contre les hauts dossiers des chaises, les orateurs parlaient.

Ceux qui étaient derrière remarquaient ce que