Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/300

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bleaux du passé récent — de la maladie et des derniers moments de son père, et, avec une joie triste, elle s’arrêtait maintenant à ces images, chassant de soi avec horreur seul le dernier tableau, celui de sa mort, qu’elle ne se sentait pas la force de contempler, même en imagination, à cette heure douce et mystérieuse de la nuit. Et ce tableau se présentait à elle avec tant de clarté et de détails qu’il lui semblait tantôt le présent, tantôt le passé, tantôt l’avenir.

Tantôt elle se rappelait vivement le moment où il avait eu l’attaque, quand on l’avait traîné sous les bras dans le jardin de Lissia-Gorï, quand il murmurait quelque chose sur ses lèvres débiles, quand il remuait ses sourcils blancs et la regardait inquiet et timide. « Il voulait alors me dire ce qu’il m’a dit le jour de sa mort. Il pensa toujours ce qu’il m’a dit », songeait la princesse Marie, et, avec de cruels détails elle se rappelait cette nuit à Lissia-Gorï, la veille de l’attaque, quand elle pressentait un malheur et restait près de lui, malgré lui. Elle ne dormait pas et la nuit, sur la pointe des pieds, elle descendait en bas, s’approchait de la porte du jardin d’hiver où cette nuit restait son père, et écoutait sa voix. Lui, d’une voix souffrante, fatiguée causait avec Tikhone. Il disait quelque chose sur la Crimée, sur les nuits chaudes, sur l’impératrice. On voyait qu’il avait envie de causer. « Et pourquoi ne m’a-t-il pas appelée ? Pourquoi ne m’a-t-il pas permis d être