Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/407

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Timokhine et toute l’armée pense de même. Il faut les exécuter. S’ils sont mes ennemis, ils ne peuvent être mes amis, quoiqu’on ait dit à Tilsitt.

— Oui, oui, je suis tout à fait de votre avis, prononça Pierre en regardant le prince André avec des yeux brillants.

La question qui, depuis la colline Mojaïsk, toute cette journée, troublait Pierre, maintenant lui paraissait définitivement résolue et claire.

Il comprenait maintenant tout le sens et l’importance de cette guerre et de la future bataille. Tout ce qu’il avait vu durant cette journée, l’expression importante, sévère des visages qu’il avait aperçus en passant, s’éclairait pour lui d’une lumière nouvelle. Il comprenait cette chaleur latente — comme on dit en physique — du patriotisme qui était en toutes ces gens qu’il voyait, et il s’expliquait pourquoi tous se préparaient à la mort avec tant de calme et en même temps de frivolité.

— Ne pas faire de prisonniers, continuait le prince André ; rien que cela changerait toute la guerre et la rendrait moins cruelle. Et nous avons joué à la guerre, voilà ce qui est mal ; nous fûmes magnanimes ! Cette magnanimité et cette sensibilité sont dans le genre de celles d’une dame qui se sent mal quand elle voit tuer un jeune veau : elle est si bonne qu’elle ne peut pas voir le sang, mais elle mange le jeune veau de bon appétit quand il