Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/487

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Le prince André, comme tous les hommes de son régiment, était pâle, les sourcils froncés. Les mains croisées derrière le dos, la tête baissée, il marchait de long en large sur la prairie voisine d’un champ d’avoine. Il n’avait rien à faire, ni à ordonner. Tout se faisait de soi-même. On traînait les morts derrière le front, on emportait les blessés et les rangs se reformaient. Si les soldats s’écartaient, ils retournaient en hâte. Le prince André, croyant d’abord de son devoir d’exciter le courage de ses soldats et de leur montrer l’exemple, marcha dans les rangs, mais ensuite, il se convainquit qu’il n’avait rien à apprendre à personne. Toutes les forces de son âme, comme celles de chaque soldat, se concentraient consciencieusement dans l’effort continuel de ne pas contempler l’horreur de la situation. Il marchait dans la prairie, les jambes traînantes, piétinait l’herbe et regardait la poussière qui couvrait ses bottes. Tantôt il marchait à grands pas en tâchant de retomber sur les traces laissées dans la prairie par les faucheurs, tantôt, en comptant ses pas, il calculait combien de fois il devait passer d’une dérayure à l’autre pour faire une verste, tantôt il arrachait un brin d’absinthe qui poussait sur la dérayure, il le frottait entre ses mains et sentait son odeur parfumée, amère et forte. De tout le travail de sa pensée de la veille, il ne restait rien. Il ne pensait à rien. D’une oreille fatiguée, il écoutait toujours les mêmes sons, dis-