Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/486

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quand les brancards apparaissaient, quand les nôtres retournaient, quand, à travers la fumée, l’on voyait de grandes masses ennemies, personne n’y faisait attention, et quand la cavalerie et l’artillerie passaient en avant, là où l’on voyait les mouvements de notre infanterie, des réflexions encourageantes s’entendaient de tous côtés. Mais c’était les événements tout à fait étrangers, n’ayant aucun rapport avec la bataille, qui méritaient la plus grande attention. L’attention de ces gens endormis moralement semblait se reposer sur ces sujets ordinaires de la vie. La batterie de l’artillerie passa devant le front du régiment. À l’un des caissons, un cheval de côté emmêla les guides : « Hé ! le bricolier ? Arrange donc ! Il tombera… Eh ! il ne voit pas !… criait-on dans tous les rangs du régiment. Une autre fois, l’attention générale était attirée par un petit chien brun, à la queue redressée, venu on ne sait d’où, et qui, en courant, et la mine peu rassurée, parut devant les rangs, puis, tout d’un coup, effrayé par un obus qui frappa très près, poussa un cri, et, baissant la queue, se jeta de côté. Des rires et des cris éclatèrent dans tout le régiment. Mais de pareilles distractions se comptaient par minutes, et les hommes, depuis huit heures déjà, étaient là, sans manger, inactifs, sous l’horreur incessante de la mort, et leurs visages pâles et sombres pâlissaient et s’assombrissaient de plus en plus.