Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/496

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se pencha vers lui, lui mit un baiser sur les lèvres et s’éloigna rapidement.

Après la souffrance endurée, le prince André sentit un bien-être qu’il n’avait pas éprouvé depuis longtemps. Tous les meilleurs moments de sa vie, les plus heureux, surtout l’enfance la plus lointaine, quand on le déshabillait et le mettait au lit, quand sa vieille bonne chantait en le berçant, quand, la tête enfouie dans ses oreillers, il se sentait heureux de la seule conscience de la vie, tous ces instants se présentaient à son imagination, non comme le passé, mais comme la réalité.

Autour de ce blessé, dont la tête semblait connue au prince André, les médecins s’agitaient. On le soulevait, on le calmait.

— Montrez-la moi. Oh ! oh ! oh ! et ses gémissements étaient entrecoupés par des sanglots effrayés et résignés à la souffrance.

En écoutant ces gémissements, le prince André voulait pleurer. Soit parce qu’il mourait sans gloire, ou parce qu’il regrettait de se séparer de la vie, soit à cause de ses souvenirs d’enfance à jamais disparus, ou parce qu’il souffrait de la souffrance des autres et de tous ces gémissements plaintifs, mais il voulait pleurer des larmes d’enfant, douces, presque joyeuses.

On montra au blessé sa jambe coupée, encore chaussée, avec le sang caillé.

— Oh ! oh ! oh ! sanglota-t-il comme une femme.