Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol10.djvu/506

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Sur tous les champs, auparavant si beaux et si gais, avec les baïonnettes et la fumée brillantes au soleil du matin, étaient maintenant répandus le brouillard, l’humidité et l’odeur aigre, étrange de salpêtre et de sang. Les nuages s’étaient rassemblés et une petite pluie commençait à tomber, sur les morts et les blessés, sur les gens effrayés, fatigués qui commençaient à douter, comme si cette pluie voulut dire : « Assez ! Assez. Hommes ! Cessez ! Ressaisissez vous ! Songez à ce que vous faites ! »

Les hommes de l’une et de l’autre armées, fatigués, affamés, commençaient également à douter s’il leur fallait encore s’entre-tuer, et, sur tous les visages on remarquait l’hésitation, et à chacun se posait la question : « Pourquoi ? Pourquoi dois-je tuer et être tué ? Tuez si vous voulez, faites ce que vous voulez, moi je ne veux plus. » Vers le soir cette pensée mûrissait également dans l’âme de chacun.

Tous ces hommes pouvaient, à n’importe quel moment, s’horrifier de ce qu’ils faisaient, quitter tout et s’enfuir.

Mais, bien qu’à la fin de la bataille les hommes sentissent déjà toute l’horreur de leurs actes, bien qu’ils eussent été heureux de cesser, une force incompréhensible, mystérieuse, continuait à les retenir, et les artilleurs, couverts de sueur, de poudre et de sang, réduits au tiers, tout trébuchants et