Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol14.djvu/150

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pitié de personne, on mordrait père et mère ; on se mangerait soi-même. Et l’on est souvent victime de sa propre méchanceté. Tout le mal dans le monde vient de la méchanceté.

Enfin, le cerf dit :

— Non, le mal ne vient ni de la méchanceté, ni de l’amour, ni de la faim, il vient de la peur. Si l’on pouvait ne pas avoir peur, tout irait bien. Nos jambes sont agiles, nous avons de la force, nous pourrions nous débarrasser des petits animaux par nos cornes, des grands, par la fuite ; oui, mais nous ne pouvons triompher de la peur. Qu’une branche craque dans la forêt, qu’une feuille tremble, et la peur nous saisit, le cœur bat à se rompre, et l’on fuit aussi vite que possible. Tantôt, c’est un lapin qui court, tantôt, un oiseau qui bat des ailes, tantôt, une branche sèche qui tombe, on s’imagine que c’est une bête, et, juste, on tombe sur elle. On s’enfuit du chien et l’on tombe sur le chasseur. Souvent l’on s’effraye et l’on s’enfuit on ne sait où, et l’on tombe dans un ravin où l’on se tue… On ne dort que d’un œil, on est sans cesse aux écoutes et on a peur. Il n’y a point de repos. Tout le mal vient de la peur.

Alors, l’ermite leur dit :

— Non, ce n’est ni la faim, ni l’amour, ni la méchanceté, ni la peur qui engendrent tous nos maux, c’est notre corps. C’est de lui que viennent la faim, l’amour, la méchanceté et la peur.