Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol14.djvu/227

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Je porte mes regards en avant : l’ours, visiblement effaré par la fureur, hors de lui, court à toute haleine, et, par le petit sentier à travers le taillis de jeunes sapins vient droit sur moi. Je le voyais à cinq pas, le poitrail noir, la tête large aux poils roux, volant sur moi en soulevant la neige de toutes parts. Aux yeux de l’ours je me rendais compte qu’il ne me voyait pas, mais qu’exaspéré par l’épouvante, il courait sans but de toutes ses forces. C’était sur le pin où je me tenais que le précipitait directement sa fuite insensée.

J’épaule mon fusil, je tire ; l’ours s’est encore rapproché. Je regarde : j’ai mal visé, la balle a dévié ; l’ours n’entend rien, il vient sur moi, toujours sans me voir.

Je baisse mon fusil, je l’appuie presque contre sa tête. Feu ! Je l’ai touché en plein, mais je ne l’ai pas tué.

Il relève un peu la tête, rabat ses oreilles, contracte son faciès, et fond sur moi. Je saisis l’autre fusil, mais à peine ai-je le temps de m’en emparer que l’ours est sur moi : il me renverse dans la neige et me passe sur le corps. Je pense : « Eh bien ! j’ai de la chance qu’il m’ait laissé ! »

Je commençais à me relever, quand je sentis une pression violente. Non, il ne m’avait pas laissé. Emporté par son élan, quand il s’était jeté sur moi, il m’avait dépassé, mais, se retournant aussitôt, il s’était jeté sur moi à plein poitrail.