Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol16.djvu/102

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vient d’arracher une dent malade depuis longtemps : le patient ressent d’abord une douleur aiguë et se figure qu’on lui a retiré de la bouche quelque chose d’énorme, plus gros que la tête elle-même, puis soudain, ne croyant pas à son bonheur, il constate la suppression de la douleur qui empoisonnait depuis si longtemps sa vie et captivait toute son attention, il se rend compte qu’il va pouvoir de nouveau vivre, penser, en un mot cesser d’être l’esclave de son mal. Alexis Alexandrovitch éprouvait quelque chose d’analogue. Le choc avait été rude et terrible, mais c’était fini. Il sentait maintenant qu’il allait pouvoir de nouveau vivre sans penser uniquement à sa femme.

« Certes, c’est une femme perdue, sans honneur, sans cœur, sans religion. Du reste je l’ai toujours senti et toujours vu, mais par pitié pour elle je m’efforcais de m’abuser », se dit-il. Et il croyait sincèrement avoir été perspicace. Il se remémorait des détails de leur vie passée qui autrefois lui paraissaient très naturels et qui à cette heure lui semblaient autant de preuves de la corruption de sa femme. « J’ai commis une erreur en liant ma vie à la sienne, pensait-il ; mais mon erreur n’a rien de coupable, c’est pourquoi je n’ai pas lieu de m’affiiger. La seule coupable, c’est elle ; mais il n’y a plus rien de commun entre nous, elle n’existe plus pour moi. »

Tout ce qui pouvait arriver maintenant à Anna