Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol16.djvu/132

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âme, elle sentait qu’elle était incapable d’aucune résolution, et qu’elle ne pouvait sortir de cette situation quelque fausse et malheureuse qu’elle fût.

Elle s’assit à la table, mais, au lieu d’écrire, elle appuya sa tête sur son bras et se mit à sangloter comme un enfant. Elle pleurait son rêve à jamais envolé, son rêve d’une situation nette et franche. Maintenant, elle le savait d’avance, rien ne serait changé à sa situation, celle-ci même serait plus terrible qu’auparavant. Elle sentait que la place qu’elle occupait dans le monde et qui, le matin, lui semblait si facile à abandonner, lui était plus chère qu’elle ne se l’imaginait et qu’elle ne pouvait se décider à l’échanger contre la position honteuse d’une femme qui a quitté son mari et son fils pour s’enfuir avec un amant ; elle comprenait qu’elle aurait beau faire, elle ne serait pas la plus forte. C’était ainsi ; elle ne connaîtrait jamais l’amour dans la liberté et resterait pour toujours la femme criminelle vivant sous la menace d’une dénonciation, l’épouse infidèle honteusement liée à un homme indépendant mais dont elle ne pourrait jamais partager la vie. Telle était sa conviction ; cependant sa situation lui apparaissait sous un jour si sombre qu’il lui était impossible d’en imaginer le dénouement. Et elle pleurait sans se retenir, comme un enfant puni.

Entendant les pas du domestique, elle se reprit, et pour lui cacher son visage fit semblant d’écrire.