Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol16.djvu/257

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quand les crachats l’étouffaient, il grommelait avec dépit : « Eh ! diable ! »

Lévine demeura longtemps sans dormir ; tout en l’écoutant, mille pensées traversaient son cerveau, mais toutes le ramenaient à l’idée de la mort.

La mort ! la fin inévitable de tout ! C’était la première fois qu’elle lui apparaissait dans sa puissance inexorable. Et cette mort était là, dans ce frère aimé, — qui gémissait dans le sommeil, en invoquant tour à tour Dieu et le diable, — cette mort était plus proche de lui qu’il ne l’avait cru jusqu’ici. Elle était en lui-même, il le sentait ; si elle ne le prenait pas aujourd’hui, ce serait sans doute demain, peut-être aussi ne serait-ce que dans trente ans, qu’importe le moment ? Qu’était-ce donc que cette mort inéluctable, non seulement il l’ignorait, mais jamais encore il n’y avait songé, jamais même il n’avait osé la regarder en face.

« Je travaille, se disait-il, je poursuis un but et j’omets que tout a une fin et que le suprême but est la mort. »

Il se tenait accroupi sur son lit, dans l’obscurité, les jambes repliées, les bras enlaçant les genoux, et retenait son souffle pour mieux réfléchir. Mais plus il concentrait sa pensée, plus il voyait clairement que dans sa conception de la vie, il n’avait omis que ce léger détail, la mort, qui viendrait mettre fin à tout fatalement, si bien qu’il était