Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol16.djvu/375

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avait vécu en complet état d’inconscience, il se sentait tout à fait en dehors des conditions de la vie matérielle. Il n’avait pas mangé de toute la journée précédente, avait passé deux nuits sans dormir, de plus il était resté quelques heures déshabillé, au froid, et malgré cela il se sentait tout à fait fort et dispos. Jamais même il ne s’était senti aussi libre de son corps ; il remuait ses membres sans effort et se sentait capable de tout. Il se sentait de force à s’élever dans l’air, ou à reculer une maison si cela eût été nécessaire. Pour passer le temps il rôda par les rues, consultant sa montre à chaque pas, et regardant autour de lui.

Ce qu’il vit alors, il ne le revit plus jamais. Il fut surtout frappé des enfants qui allaient à l’école, des pigeons bleus qui volaient des toits sur le trottoir, des petits pains enfarinés qu’une main invisible plaçait à l’étalage d’une boutique. Ces petits pains, ces pigeons et ces enfants étaient des êtres enchantés. En même temps, un enfant courut vers un pigeon et, en souriant, regarda Lévine. Le pigeon battit de l’aile et s’envola, brillant au soleil parmi la neige suspendue dans l’air, et une bonne odeur de pain chaud s’exhalait de la fenêtre où il avait aperçu les petits pains. Toutes ces choses réunies produisirent sur Lévine une impression si forte qu’il se mit à rire et pleurer de joie.

Après avoir fait un grand tour par les rues Gazetnï et Kislovka, il retourna de nouveau à l’hôtel et,