Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol16.djvu/405

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afin de respirer plus librement, se mit à marcher dans la chambre. « C’est ainsi qu’on devient fou, se répétait-il, et qu’on se tue pour échapper à la honte », ajouta-t-il lentement. Il alla vers la porte et la referma. Puis, le regard fixe, les dents serrées, il s’approcha de la table, saisit un revolver, le regarda et devint pensif. Pendant deux minutes, il resta debout, le revolver à la main, immobile, la tête baissée, semblant réfléchir profondément. « Sans doute », se dit-il, comme si cette conclusion était pour lui le résultat d’un long raisonnement plein de logique et de clarté. En réalité, ce sans doute convaincant pour lui n’était que la conséquence de la répétition du même cercle des souvenirs et des représentations qu’il avait parcouru déjà une dizaine de fois depuis un moment. C’étaient les mêmes souvenirs du bonheur perdu pour toujours, la même apparence de stupidité pour tout ce que lui réservait la vie, la même conscience de son humiliation. C’était la même filiation de ces représentations et de ces sentiments.

« Sans doute », se répéta-t-il, quand pour la troisième fois ses pensées se concentrèrent de nouveau dans le même cercle fermé de ses souvenirs et de ses idées. Et il appuya le revolver sur le côté gauche de la poitrine, puis l’éloignant brusquement de tout le bras, il serra fortement la main et pressa la détente. Il n’entendit pas le bruit du coup, mais ressentit dans la poitrine un choc très violent qui