Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol17.djvu/154

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comme les chiens qui achèvent un autre chien blessé qui hurle de douleur. Il savait que son unique chance de salut consistait à cacher aux yeux des autres ses blessures et, inconsciemment, il s’était efforcé de le faire durant ces deux jours. Mais maintenant il ne se sentait plus la force de prolonger cette lutte inégale.

Il était d’autant plus atteint qu’il avait la conviction d’être seul avec son malheur. Non seulement à Pétersbourg il n’avait personne à qui confier sa peine, personne qui pût compatir à ses chagrins, plaindre en lui non pas le fonctionnaire supérieur, ni l’homme du monde mais tout simplement l’homme malheureux, mais encore il se rendait compte que nulle part il ne trouverait de consolation.

Alexis Alexandrovitch était resté très jeune orphelin, avec un frère. Il ne se souvenait pas de son père ; quant à sa mère, il avait dix ans quand elle mourut. Leur fortune était très modique. Leur oncle Karénine, fonctionnaire très influent et autrefois favori du défunt empereur, se chargea d’eux. Après de bonnes études au lycée et à l’université, où il obtint une médaille, Alexis Alexandrovitch, grâce à son oncle, vit aussitôt une brillante carrière s’ouvrir devant lui et se voua exclusivement à son service ambitieux. Ni au lycée, ni à l’université, ni plus tard au service, Alexis Alexandrovitch ne se lia d’amitié avec personne ; son