Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/139

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quoi acheter des peaux pour faire une pelisse », pensait-il.

Arrivé au bourg, il se rendit chez le paysan. Il n’était pas là. La femme promit de lui envoyer porter l’argent dans la semaine, mais elle ne donna rien. Chez un autre, on lui jura qu’on n’avait rien pour le payer ; on lui donna seulement vingt kopeks pour un ressemelage. Le cordonnier pensa acheter les peaux à crédit ; mais le marchand n’y voulut point consentir. Il lui dit : « Apporte-moi l’argent et alors tu choisiras les marchandises que tu voudras ; car nous ne savons que trop combien il est difficile de nous faire payer. »

Le cordonnier ne fit pas d’affaires, et à part les vingt kopeks du ressemelage, il ne reçut qu’une vieille paire de bottes qu’on lui donna à ressemeler.

Tout triste, le cordonnier alla au cabaret, but ses vingt kopeks, et se remit en route sans les peaux de mouton. Le matin, il avait eu froid tout le long du chemin, mais au retour, comme il avait bu, il avait chaud, bien qu’il fût sans pelisse. Il marcha allègrement, frappant de son bâton le sol gelé ; il fit tournoyer les bottes, et se dit :

« J’ai chaud sans pelisse ; j’ai bu un petit verre, l’eau-de-vie remplit mes veines, à quoi bon une pelisse ? Je m’en vais, j’oublie ma misère, voilà l’homme que je suis ! Qu’est-ce que ça me fait ? Je puis bien vivre sans pelisse ; je m’en passerai toute ma vie. Mais voilà, ma femme ne sera pas contente !