Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/148

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— Voilà l’argent. Trifonov n’a pas payé ; il a promis pour demain.

La colère reprend Matriona de plus belle. Pas de pelisse, l’unique cafetan mis sur le dos d’un vagabond tout nu, que, pour comble, il a amené avec lui ! Elle prend l’argent et va le serrer en disant :

— Je n’ai pas de souper, on ne peut pas nourrir tous les ivrognes nus.

— Allons, Matriona ! tiens ta langue et écoute ce qu’on va te dire.

— Moi ! écouter les sottises d’un imbécile qui a bu ! Ah ! comme j’avais raison de ne pas vouloir t’épouser, ivrogne ! Ma mère m’avait donné de la toile, tu l’as bue ; tu t’en vas pour acheter une pelisse, et tu l’as bue !

Simon essaye bien, mais en vain, d’expliquer qu’il n’a dépensé au cabaret que vingt kopeks ; il veut dire à sa femme comment il a trouvé l’homme, mais Matriona ne le laisse pas placer un mot, elle en dit deux pour un, et lui lance à la tête ce qui s’est passé il y a dix ans. Elle parle, parle, puis, saisissant Simon par la manche :

— Rends-moi ma jaquette ! je n’ai que celle-là : tu me l’as prise ; tu l’as sur le dos, chien mal peigné ! que le Diable t’emporte !

Simon veut ôter la jaquette, la femme tire ; les coutures éclatent. Enfin Matriona tient en mains sa jaquette ; elle se la met sur la tête et se dirige vers