Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/217

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charrue, a stimulé son cheval et a continué à chanter d’une voix douce. Et le cierge brûle toujours et ne s’éteint pas.

Le gérant ne riait plus. Il déposa sa guitare, laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et resta rêveur. Il demeura ainsi absorbé un certain temps, puis il congédia la cuisinière, le staroste, passa derrière le paravent, se jeta sur son lit et se mit à soupirer et à geindre avec le bruit de roulage d’une charretée de gerbes.

Sa femme s’approcha pour lui causer. Il ne lui répondit pas. Il prononça seulement : « Il m’a vaincu, maintenant c’est mon tour. »

— Sors, dit-elle, va renvoyer les paysans de leur travail, cela se passera peut-être. Tu en as fait bien d’autres déjà, et tu n’as jamais eu cette frayeur-là. Pourquoi craindrais-tu maintenant ?

— Je suis perdu, répondit-il. Il m’a vaincu.

La femme répliqua :

— Le voilà qui répète toujours la même chose ! « Il m’a vaincu ! Il m’a vaincu ! » Va, renvoie les paysans de leur travail et tout ira bien. Va. Je vais faire seller le cheval.

On amena le cheval, et la femme de l’intendant persuada enfin à son mari d’aller aux champs donner congé aux paysans.

Michel Séménovitch monta à cheval et partit aux champs. Il dépassa la haie ; une femme lui ouvrit la grande porte cochère et il traversa le