Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/30

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core, souffrit plus d’une année et mourut douloureusement sans avoir compris pourquoi il avait vécu et encore moins pourquoi il mourait. Aucune théorie ne put fournir de réponse à ses questions, ni aux miennes, pendant sa lente et cruelle agonie.

Mais ces occasions de doute étaient rares, et, en réalité, je continuais à vivre n’ayant d’autre croyance que la foi dans le progrès. « Tout se développe et je me développe ; mais pourquoi cela ? on le verra. »

C’est ainsi que j’aurais dû formuler ma croyance. Revenu de l’étranger, je m’installai à la campagne et résolus de m’occuper des écoles de paysans. Cette occupation m’était particulièrement agréable ; je n’y trouvais pas ce mensonge, qui m’était devenu évident et me sautait aux yeux pendant mes années de doctorat littéraire. Ici aussi j’agissais au nom du progrès, mais déjà je l’envisageais en critique. Je me disais que certaines manifestations du progrès sont assez bizarres, et qu’il faut laisser une grande latitude aux gens primitifs, aux enfants des paysans, leur permettant de choisir la voie du progrès qu’il leur plaira. Mais en réalité je tournais toujours autour de ce même problème insoluble, qui consistait à enseigner, sans savoir quoi. Dans les hautes sphères de l’activité littéraire, je comprenais qu’on ne peut enseigner sans savoir quoi, car j’avais vu que tous enseignaient des choses différentes, et n’arrivaient à se cacher mutuellement