Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/380

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Il mordit le grain et mâchonna entre ses dents :

— C’est bien le même, dit-il.

— Dis-moi donc alors, petit grand’père, où et quand a poussé un pareil grain ? N’en as-tu point toi-même semé de semblable dans tes champs, ou durant ta vie, acheté quelque part ?

Le vieillard répondit :

— De mon temps, un pareil seigle poussait partout. C’est de ce seigle-là que je mangeais autrefois, et faisais manger aux autres ; c’est de ce même seigle que je semais, que je moissonnais, que je faisais moudre.

— Dis-moi, grand’père, l’achetais-tu ou le semais-tu toi-même dans tes champs ? demanda le tzar.

Le vieillard sourit :

— De mon temps, dit-il, personne n’aurait même songé à se charger d’un tel péché : vendre ou acheter du pain ! On ne connaissait pas même l’argent. Nous avions toujours assez de grains pour nous nourrir.

Le tzar lui demanda encore :

— Dis-moi, grand’père, où tu semais ce grain-là et où se trouvait ton champ.

Le vieillard répondit :

— Mon champ, c’était la terre de Dieu. Où je labourais, là était mon champ. La terre était libre ; on n’appelait point la terre sa propriété, on ne possédait que son propre travail.