Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/43

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désespérée. C’était bien de m’en réjouir quand, au fond de mon âme, je croyais que ma vie avait un sens. Alors ce jeu de lumière de la vie — du comique, du tragique, du touchant, du beau, du terrible — m’amusait. Mais quand je sus que la vie est insensée et horrible, le jeu du miroir ne pouvait plus m’amuser. Je ne trouvai plus au miel aucune douceur, quand je vis le dragon et les deux souris rongeant mon appui.

Mais c’est peu encore. Si j’eusse simplement compris que la vie n’avait pas de sens, j’aurais pu n’en pas souffrir, me résigner au destin. Mais rien ne pouvait me tranquilliser. Si je m’étais trouvé dans la situation d’un homme vivant dans une forêt, qu’il sait sans issue, j’aurais pu vivre. Mais j’étais semblable à un homme égaré dans une forêt qui est saisi d’horreur parce qu’il s’est égaré, et qui court de tous côtés pour sortir sur la route, et ne peut s’arrêter, bien qu’il sache qu’à chaque pas il s’égare encore davantage.

Voilà ce qui était affreux ! Et pour me débarrasser de cette torture, je voulais me tuer. J’éprouvais l’horreur de ce qui m’attendait, je savais cette horreur encore plus terrible que la situation elle-même, mais je ne pouvais pas attendre patiemment la fin. Si convaincants que fussent ces raisonnements : quelque vaisseau du cœur finira par se rompre, quelque chose se brisera et tout sera terminé, je ne pouvais attendre la fin avec