Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/42

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que moi : ils doivent vivre dans le mensonge ou regarder en face la vérité terrible… Pourquoi doivent-ils vivre ? Pourquoi les aimerais-je, les protégerais-je, les nourrirais-je ? Pour qu’ils connaissent le même désespoir qui est en moi, ou pour en faire des êtres stupides ? Les aimant, je ne puis leur cacher la vérité ; chaque pas dans la science les mène vers cette vérité ; et la vérité c’est la mort… »

L’art, la poésie ?… Longtemps, sous l’influence des louanges unanimes, j’ai essayé de me convaincre que c’était là un travail qu’on pouvait faire, malgré la mort qui anéantirait mes œuvres et leur souvenir. Mais bientôt je vis que cela aussi était une tromperie. Évidemment l’art est un ornement de la vie, un attrait de la vie. Mais la vie ayant perdu pour moi son attrait, comment pouvais-je la faire aimer par d’autres ? Tant que je n’ai pas vécu ma vie propre, mais une vie étrangère, avec ses exigences, tant que j’ai cru que la vie avait un sens, bien que je ne pusse le définir, les reflets variés de la vie dans la poésie et dans les arts, me donnaient de la joie. Il m’était agréable de regarder la vie dans ce miroir de l’art. Mais lorsque je commençai à chercher le sens de la vie, quand je sentis la nécessité de vivre moi-même, ce miroir me devint inutile, superflu, ridicule, insupportable. Je ne pouvais plus me consoler par ce que je voyais dans le miroir : une situation stupide et