Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/130

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divan, que tous me regardaient comme un héritier, et à cause de cela avec malveillance. Le prince fut très aimable avec moi, il m’embrassa, c’est-à-dire posa une seconde sur ma joue ses lèvres molles, sèches et froides ; il m’interrogea sur mes occupations, sur mes projets ; il plaisanta avec moi, me demandant si j’écrivais toujours des vers comme ceux du jour de la fête de grand’mère, et il m’invita à dîner avec lui aujourd’hui même. Mais plus il était aimable, plus il me semblait qu’il agissait ainsi seulement pour ne pas faire remarquer combien lui était désagréable la pensée que j’étais son héritier. Il avait l’habitude — qui tenait à ses dents qu’il avait toutes fausses — de soulever en parlant la lèvre supérieure vers le nez, en faisant un léger ronflement comme s’il eût reniflé cette lèvre dans ses narines, et maintenant, quand il faisait cela, il me semblait toujours qu’il murmurait à part lui : « Gamin, gamin, je le sais sans toi ; héritier, héritier ! » etc.

Étant enfants, nous appelions le prince Ivan Ivanovitch grand-père, mais maintenant, en ma qualité d’héritier, la langue ne me tournait pas pour lui dire grand-père, et « Votre Excellence », comme l’appelaient les messieurs présents, me paraissait humiliant, si bien que, pendant toute la conversation, je tâchais de ne pas l’appeler du tout. Mais c’était la vieille princesse, qui était aussi l’héritière du prince et qui vivait dans sa maison, qui