Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/137

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elle y voit de la superstition. Et hier, pour la première fois de ma vie, j’ai eu avec elle une discussion assez chaude — conclut-il en faisant un mouvement nerveux du cou, comme au souvenir du sentiment éprouvé lors de cette discussion.

— Eh bien ? Que penses-tu donc ? C’est-à-dire, penses-tu aboutir à quelque chose… Avez-vous parlé ensemble de ce qui adviendra et de quelle manière finira cet amour ou cette amitié ? — demandai-je pour l’arracher à son souvenir pénible.

— Tu me demandes si je pense l’épouser ? — m’interrogea-t-il en rougissant de nouveau, mais en se tournant hardiment vers moi et en me regardant en face.

« Eh quoi ?… En effet, » — pensai-je, tout en me tranquillisant, — « ce n’est rien, nous sommes grands, nous sommes deux amis qui, en phaéton, discutent de leur avenir ; chacun aurait même du plaisir à nous entendre, à nous regarder. »

— Pourquoi pas ? — continua-t-il après une réponse affirmative. — Mon but, comme celui de tout homme raisonnable, c’est d’être heureux et bon autant que possible, et si seulement elle le veut, quand je serai tout à fait indépendant, avec elle je serai plus heureux et mieux qu’avec la plus grande beauté du monde.

En causant ainsi, nous n’avions pas remarqué que nous approchions de Kountzovo ; nous n’avions pas remarqué non plus que le ciel s’était assombri et