Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/17

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— Je le numéroterai — dis-je en soulevant le cadre.

Il me sembla que si le cabinet noir eût été à deux verstes [1] de là et que le cadre eût pesé deux fois plus, j’eusse été très heureux. J’aurais voulu m’exténuer de fatigue pour rendre ce service à Nikolaï. Quand je revins dans la chambre, les petites briques et les petites pyramides de sel étaient déjà enlevées du rebord de la fenêtre, et par la fenêtre ouverte, Nikolaï chassait avec un plumail le sable et les mouches endormies. L’air frais et parfumé pénétrait dans la chambre et déjà l’emplissait. Par la fenêtre on percevait le bruit de la ville, et dans le jardin, le pépiement des moineaux.

Tous les objets étaient vivement éclairés, la chambre s’égayait, un petit vent léger de printemps soulevait les feuillets de mon algèbre et les cheveux de Nikolaï. Je m’approchai de la fenêtre, et m’y asseyant, je me penchai vers le jardin et me mis à rêver.

Un sentiment nouveau, extraordinairement puissant et agréable, pénétra subitement mon âme. La terre humide où se montraient çà et là des herbes jaunes aux pointes verdies, les ruisselets brillants sous le soleil et qui entraînaient de minuscules mottes de terre et des petits morceaux de bois, les rameaux et les bourgeons gonflés des lilas, se ba-

  1. Une veste vaut 1 kilos 075.