Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/204

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c’était assez. Il me semble même que si mon frère, ou mon père ou ma mère n’eussent pas été comme il faut ; j’aurais dit que c’était un malheur, mais qu’entre eux et moi, il ne pouvait y avoir rien de commun. Mais ni la perte du temps précieux employé à ces soucis constants de la conservation de toutes les conditions difficiles du comme il faut, qui excluent toute occupation sérieuse, ni la haine et le mépris envers les neuf dixièmes du genre humain, ni l’absence d’attention à tout le bien qui se faisait en dehors du cercle des comme il faut, tout cela ne fut pas le mal principal que me causa cette idée. Le mal principal, c’était la conviction que le « comme il faut » est une situation privilégiée de la société, que l’homme ne doit pas essayer de devenir ou fonctionnaire, ou fabricant, ou soldat, ou savant, quand il est comme il faut, quand ayant atteint cette situation, il remplit déjà sa destinée et même devient supérieur à la plupart des hommes.

À une certaine époque de la jeunesse, après beaucoup de fautes et d’entraînements, chaque homme se met ordinairement dans la nécessité de prendre une part active à la vie sociale, choisit une branche quelconque du travail et s’y consacre ; mais avec un homme comme il faut cela arrive rarement ; j’ai connu et je connais beaucoup d’hommes vieux, orgueilleux, ambitieux, aux jugements sévères qui, si dans l’autre monde on