Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/203

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ma table de travail, mon équipage, pour que ce fût comme il faut. Et chez les autres, sans aucun travail apparent, tout marchait admirablement, comme s’il n’en pouvait être autrement. Je me rappelle qu’une fois, après le travail pénible et inutile de mes ongles, je demandai à Doubkov, qui avait les ongles très beaux, s’il les avait ainsi depuis longtemps et ce qu’il fallait faire pour cela ? Doubkov me répondit : « Du plus loin que je me rappelle, je n’ai jamais rien fait pour qu’ils soient ainsi, et je ne comprends pas comment les ongles pourraient être autrement chez les hommes distingués. » Cette réponse m’attrista beaucoup. J’ignorais encore qu’une des conditions principales du comme il faut, c’est de cacher les moyens par lesquels on y arrive. Le comme il faut était pour moi non seulement un mérite important, une bonne qualité, la perfection que je voulais atteindre, mais c’était la condition nécessaire de la vie sans laquelle il ne pouvait y avoir ni bonheur, ni gloire, ni rien au monde. Je n’estimais ni un artiste célèbre, ni un savant, ni un bienfaiteur de l’humanité, s’il n’était comme il faut. L’homme comme il faut était de beaucoup au-dessus d’eux ; il leur laissait faire des tableaux, de la musique, des livres, du bien, il les en louait même — pourquoi ne pas louer le bien en quelque endroit qu’il se trouve ? — mais il ne pouvait se mettre à leur niveau : il était comme il faut, eux ne l’étaient pas,