Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/238

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couloirs. La conscience de faire partie de cette nombreuse société m’était très agréable. Mais parmi toutes ces personnes peu m’étaient connues et même avec celles-ci, la connaissance se bornait à un signe de tête et aux paroles : « Bonjour, Irteniev. » Autour de moi, on se serrait la main, on se bousculait et de tous côtés tombaient des paroles amicales, des sourires, des amabilités, des plaisanteries. Je sentais partout les liens qui unissaient cette jeune société et avec tristesse je compris qu’ils m’outrepassaient.

Mais ce ne fut que l’impression du moment. Grâce à cette impression et au dépit qu’elle excita en moi, bientôt je trouvai même, au contraire, qu’il était très bien de ne pas appartenir à cette société, que je devais avoir mon cercle à part d’hommes distingués, et je m’assis au troisième rang où étaient le comte B***, le baron Z***, le prince P***, Ivine et d’autres messieurs du même monde, parmi lesquels je connaissais Ivine et le comte B***. Mais ces messieurs me regardèrent d’une telle façon que je sentis que je n’appartenais pas tout à fait à leur société. Je continuai à observer tout ce qui se passait autour de moi. Sémenov, avec ses cheveux gris en désordre et ses dents blanches, en paletot déboutonné, était assis non loin de moi, accoudé et rongeait son porte-plume. Le lycéen, reçu premier à l’examen, était assis au premier banc ; la joue encore entourée d’un foulard noir, il jouait avec la petite clef d’argent de sa montre, qui pendait sur