Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/285

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si vous ne savez pas — dit Zoukhine. Je vous donnerai le cahier, vous repasserez cela pour demain, on n’a pas le temps de vous expliquer…

J’avais honte de mon ignorance, et, en même temps, comprenant toute la justesse de l’observation de Zoukhine, je cessai d’écouter et me mis à observer mes nouveaux camarades.

D’après ma division de l’humanité en ces deux classes d’hommes comme il faut et d’hommes non comme il faut, ils appartenaient évidemment à la seconde, et, à cause de cela, ils éveillaient en moi non seulement du mépris, mais une certaine animosité personnelle envers eux, parce que n’étant pas comme il faut, ils me considéraient non pas même comme leur égal, mais même avec bienveillance et me protégeaient. Ces sentiments étaient excités en moi par leurs jambes, leurs mains sales aux ongles rongés, et l’ongle long qu’Operov portait au cinquième doigt ; par leurs chemises roses et leurs plastrons, et les injures qu’ils s’adressaient réciproquement comme une caresse, et la chambre malpropre et l’habitude de Zoukhine de toujours renifler un peu en appuyant son doigt sur une narine, et surtout leur façon de parler en accentuant certaines expressions. Par exemple, ils employaient le mot idiot au lieu de sot, admirable au lieu de beau, etc., ce qui me semblait très pédantesque et très peu distingué. Mais l’accent avec lequel ils prononçaient certains mots russes et étran-