Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/286

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gers, excitait encore davantage en moi la haine des « non comme il faut ».

Cependant, malgré ces dehors repoussants, on pressentait quelque chose de bon dans ces hommes, et enviant cette camaraderie qui les unissait, j’éprouvais comme un attrait et voulais me rapprocher d’eux, quoique ce me fût difficile. Je connaissais déjà le doux et brave Operov, et maintenant Zoukhine, extraordinairement doué, et qui, évidemment, présidait cette compagnie, me plut beaucoup. C’était un petit brun, fort, au visage un peu gras et toujours luisant, mais remarquablement intelligent, vif et indépendant. Cette expression provenait surtout du front, pas très haut, mais bombé au-dessus des yeux profonds, noirs ; il avait les cheveux courts, raides, et une épaisse barbe noire qui semblait ne jamais être rasée. Il paraissait se préoccuper peu de lui-même (ce qui me plaisait toujours chez les hommes), mais on voyait que son esprit ne restait jamais inactif. Il avait une de ces physionomies expressives qui, quelques heures après que vous les avez vues pour la première fois, tout à coup se transforment à vos yeux. À la fin de la soirée, ce phénomène se passa devant moi avec la physionomie de Zoukhine. Tout à coup, sur son visage, se montrèrent de nouvelles rides, ses yeux s’enfoncèrent plus profondément, le sourire devint tout autre, et toute l’expression changea tellement que je ne l’aurais reconnu qu’avec peine.