Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/289

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me lier avec eux. Nos conceptions étaient tout à fait différentes. Une foule de nuances qui pour moi faisaient tout le charme et tout le sens de la vie, étaient pour eux incompréhensibles et inversement. Mais la cause principale de l’impossibilité de notre rapprochement, c’étaient mon veston en drap de vingt roubles le mètre, mes drojki et mes chemises en toile de Hollande. Ceci était surtout important pour moi : il me semblait que je les froissais involontairement par les marques de mon bien-être, je me sentais coupable devant eux et tantôt m’humiliant, tantôt me révoltant contre cette humiliation imméritée, je ne pouvais nullement entrer avec eux en relations égales, franches. Et le côté grossier, vicieux du caractère de Zoukhine, en ce temps était à un tel degré masqué à mes yeux par cette puissance, cette poésie de la bravoure que je sentais en lui, qu’il était loin de me faire une impression désagréable.

Pendant deux semaines, presque chaque soir, je vins travailler chez Zoukhine. Je travaillais très peu parce que, comme je l’ai déjà dit, j’étais en retard sur mes camarades et n’ayant pas la force de travailler seul pour les rattraper, je feignais seulement d’écouter et de comprendre ce qu’ils lisaient. Je crois que mes camarades devinaient cette feinte, et souvent je comprenais qu’ils sautaient les passages qu’ils savaient eux-mêmes, sans jamais me rien demander.

Chaque jour, j’excusais de plus en plus « le non