Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/299

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plaisir à mes larmes et je pleurai abondamment. Je cherchai des pistolets avec lesquels je pusse me tuer, je le désirais beaucoup, je pensais qu’Ilinka Grapp me cracherait au visage quand il me rencontrerait, et qu’en faisant cela il agirait tout à fait bien, qu’Operov était content de mon malheur et le racontait à tous, que Kolpikov avait tout à fait raison en se moquant de moi chez Iar, que ma stupide conversation avec la princesse Kornakov ne pouvait avoir d’autre suite, etc. Tous les moments pénibles de ma vie, tourmentés par l’amour-propre, l’un après l’autre me venaient en tête. Je voulais accuser quelqu’un de mon malheur. Je pensais que c’était un fait exprès. J’inventais contre moi une cabale entière, je me révoltais contre les professeurs, contre les camarades, contre Volodia et Dmitri, contre papa qui m’avait envoyé à l’Université. Je me révoltais contre la Providence qui me permettait de survivre à ma honte. Enfin sentant ma perte définitive aux yeux de tous ceux qui me connaissaient, je demandai à papa la permission d’entrer aux hussards ou d’aller au Caucase. Papa était mécontent de moi, mais devant ma douleur profonde il me consola en disant que ce n’était pas un malheur, qu’on pouvait le réparer en passant dans une autre faculté. Volodia, qui lui aussi ne voyait en mon malheur rien de terrible, disait qu’à une autre faculté au moins je n’aurais pas honte devant les nouveaux camarades.