Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/308

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d’être froid et sévère, et que tu n’y arriveras jamais même en essayant de feindre.

» Tu crois tes raisons indiscutables et même tu les prends pour règles de ta vie, mais à mon âge, mon ami, on ne croit plus aux résolutions ni aux règles, mais à l’expérience ; et l’expérience me dit que tes plans sont ceux d’un enfant. J’ai déjà près de cinquante ans et j’ai connu beaucoup de personnes très dignes, mais jamais je n’ai entendu dire qu’un jeune homme de bonne famille et bien doué, sous prétexte de faire le bien se soit enfoui à la campagne. Toujours tu as voulu paraître original, et ton originalité n’est autre chose qu’un excès d’amour-propre. Ah ! mon ami, choisis plutôt les voies déjà tracées : elles conduisent plus près du succès, et si le succès n’est pas nécessaire pour toi, il est nécessaire pour avoir la possibilité de faire le bien que tu aimes.

» La misère de quelques paysans est un mal nécessaire, ou du moins c’est un mal qu’on ne peut soulager sans oublier tous ses devoirs envers la société, envers ses parents et envers soi-même. Avec ton esprit, ton cœur et ton amour pour la vertu, il n’y a pas de carrière où tu n’aies de succès, mais choisis au moins une carrière qui soit digne de toi et te fasse honneur.

» Je crois en ta franchise quand tu dis que tu n’as pas d’ambition, mais tu te trompes toi-même. L’ambition à ton âge et avec ta fortune, c’est une