Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/403

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se gâte ; notre peuple, quoi, il ne sait pas cela, vraiment. Va plutôt chez ta tante, elle t’a écrit la vérité… — exhortait la vieille bonne.

Nekhludov devenait de plus en plus triste, son bras droit était appuyé sur son genou et sa main, inconsciemment, effleurait les touches du piano. Un accord sortit, puis un deuxième, un troisième… Nekhludov s’approcha plus près, sortit son autre main enfermée dans sa poche et se mit à jouer. Les accords qu’il prenait n’étaient pas préparés, même pas tout à fait réguliers, souvent ils étaient ordinaires jusqu’à la banalité et ne décelaient aucun talent musical, mais cette occupation lui donnait un certain plaisir, indéfinissable, triste. À chaque changement d’harmonie, avec un battement de cœur, il attendait ce qui allait sortir, et quand se produisait quelque chose, il suppléait, vaguement, par son imagination, à ce qui manquait. Il lui semblait entendre des centaines de mélodies : le chœur et l’orchestre, conformes avec son harmonie. Et son principal plaisir lui venait de l’activité forcée de l’imagination, qui lui présentait sans liens, mais avec une clarté étonnante en ce moment, les images et les scènes les plus variées, mélanges insensés du passé et de l’avenir. Tantôt se présente à lui le visage bouffi de Davidka-Bieli, qui, avec effroi, abaisse ses cils blancs à la vue du poing noir de sa mère, son dos voûté et les mains énormes couvertes de poils blancs, et ne répondant