Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/406

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gués groupés près de l’auberge, la porte cochère crie, et l’un après l’autre, sous de larges auvents, disparaissent les hauts chariots, Iluchka salue gaiement l’hôtelière au visage blanc, à la poitrine large, qui lui demande s’ils vont loin et s’ils mangeront beaucoup, tout en regardant avec plaisir, de ses yeux doux et brillants, le beau garçon. Lui, après avoir donné à manger aux chevaux, rentre dans l’izba chaude, pleine de gens, se signe, s’assied devant une écuelle de bois toute pleine, et se met à causer gaiement avec l’hôtesse et les compagnons. Et voilà son lit sous le ciel étoilé qu’on aperçoit au-dessus des auvents, sur le foin parfumé, près des chevaux qui, en piaffant et en reniflant, broient la nourriture dans le râtelier de bois. Il s’approche du foin, se tourne vers l’Orient et trente fois de suite, faisant le signe de la croix sur sa forte et large poitrine, et secouant ses boucles claires, il répète : « Pater noster », et vingt fois : « Dieu me protège. » Et s’enveloppant la tête d’un armiak, il s’endort du sommeil sain et calme de l’homme fort et jeune. Et, en rêve, il voit les villes : Kiev avec ses reliques et ses innombrables pèlerins ; Romni, plein de marchandises et de marchands. Il voit Odessa et la mer bleue lointaine avec ses voiles blanches ; et Stamboul avec ses maisons dorées et les Turques aux poitrines blanches et aux yeux noirs, Stamboul où il vole soulevé sur des ailes invisibles. Il vole librement et facilement de plus en plus loin,